Le Tournant Guinéen
Rétrospective       Prospective

LE TOURNANT GUINEEN
14/09/2021

Guinée, nom revendiqué par un golfe et 3 pays (Bissau, Equatoriale, Conakry). Un fait unique dans les annales westphaliennes depuis que le noyau dur positiviste organise l’état autour du principe de souveraineté, une croyance devenue sacrée au point que tout abandon équivaut à une trahison. Pour cette seule raison, Guinée - ainsi que toute entité commune à plusieurs états ou la traversant - devrait être sanctuarisée en tant que force motrice de l’intégration régionale (fleuves, montagnes, espaces, communautés…).
Guinée s’est surtout le précurseur, à la fois rebelle et intégrateur par son appartenance à deux groupes. Le premier est formé par les 6 territoires ayant osé avant 60 se retirer de la Zone Franc qui en comptait alors 36 ; quitte à subir des assauts répétés de déstabilisation. Le second est composé des 7 pays de la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO) promoteurs depuis 2000 de la première monnaie régionale (Eco) à visée continentale malgré les tergiversations des autres pays de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) toujours accrochés à la Zone Franc. Cette double appartenance fait de la Guinée un acteur régional majeur et un enjeu convoité par les grandes et moyennes puissances compte tenu de sa capacité d’entrainement du reste du continent. Ce pays exceptionnel est au centre d’un deal improbable du type échange de faveur (Eco-Butin = 3e Mandat) que le putsch vient de perturber tout en soulevant plus de questions qu’il n’apporte de réponses. « Signal ou Bruit » (Nate Silver, 2012 The Penguin Press) ? Signal du succès ou de l’échec du deal ? Bruit confus ou complexe ? Avant de construire ces scénarios, une rétrospective guinéenne s’impose autour d’événements que ces trois mots résument :  humiliation, souveraineté, intégration
 
RETROSPECTIVE

La Grande humiliation (années 50)

La rupture monétaire de 1959 déclenchée par la Guinée est perçue comme l’humiliation de trop après la déroute de Suez (1956), exactement un siècle (1859) après le début de la construction du Canal. De trop, car elle survient deux décennies après que des soldats africains appuyés par les Usa avaient de justesse réussie à éviter la disparition de l’Europe de la carte du monde, victime de ses propres tragédies sans qu’elle en tire la moindre leçon dans ses rapports aux autres continents. La rupture accélère l’accès des autres pays africains à la souveraineté et l’intégration régionale. En réaction, s’inscrit dans le marbre le principe selon lequel tout dirigeant qui lâche un territoire ou un archipel issu des empires sera accusé de haute trahison et expose son pays à un putsch. Le principe est d’autant plus intangible que les ex-empires devenus alliés des Usa lui avaient cédé les ressources des colonies pour être éligible au Plan Marshall dans un deal resté à ce jour confidentiel appelé « dispositif de la contre-valeur ». Le lien entre l’accès libre aux ressources des ex-colonies et l’expansion américaine - donc européenne - avait aussi radicalement changé l’attitude envers l’Afrique dont la croissance démographique était perçue comme une menace, suite au premier rapport prospectif de l’ère moderne « Resources for freedom, William S. Paley, 1952 » remis au Président Truman. 

L’émancipation du continent étant donc exclue, malgré la pression internationale, il fallait éviter une autre humiliation qui pourrait compromettre la réussite du Plan Marshall. L’accession des colonies à l’indépendance s’organise alors autour d’une métaphore héritée du Roi du Code « si tu veux voir le Soleil, broie du noir ! », assumée par l’Empereur de la Traite « Pourvou qu’ça doure ! » et reprise à son compte par le Général de la Danse quand il déclare à haute voix « S’ils veulent l’indépendance qu’ils l’apprennent (le cha-cha). Le malentendu sur le sens d’une phrase suscite incompréhensions, provoque des dérapages et des crimes. Les territoires qui ont cru rejoindre la Guinée réalisent trois décennies plus tard que l’indépen-dance n’est pas une danse ; elle ne se prend pas mais s’arrache.

Souveraineté monétaire (années 90)

Privés par les programmes d’austérité des moyens de l’exercer, les pays africains renforcent leur coopération sans choisir entre le modèle d’intégration positive ou négative ni résoudre l’équation des compétences entre zones monétaires et blocs régionaux qui concernent surtout les couples CEDEAO/UEMOA et CEEAC/CEMAC. Elle divise les 3 Guinée, Conakry étant devenu entre-temps la seule à la préserver tandis que Bissau et Malabo rejoignent la Zone cfa.  Cette question entre aussi en Europe dans une phase aigüe avec l’alternative entre approfondissement vers l’union monétaire puis politique et l’élargissement à toute l’Europe. Le premier terme structure le Programme d’Union Economique et Monétaire Européenne (UEM) que le Royaume Uni rejette au motif qu’il n’y a pas d’alternative (TINA) à l’élargissement. Pour convaincre ses partenaires, il avance d’abord le projet de l’Ecu Fort (Hard Ecu), peu convaincant puis celui de l’ouverture aux pays européens de l’ancienne Union Soviétique qui recueille l’adhésion de l’Allemagne. Le Royaume Uni rejoint le Système Monétaire Européen (SME) en octobre 1990 soit 3 jours après l’entrée en vigueur de la réunification allemande, tout en refusant de souscrire à la première phase de l’UEM. Il remporte ainsi une double victoire : profiter pleinement de « l’Europe sans rivages », bloquer l’expansion internationale de l’Euro tout en se ménageant la possibilité de sortir en temps opportun. La seule façon de préserver le statut international l’Euro est alors de conserver l’acquis africain, donc y décourager toute velléité d’intégration sauf autour de la Zone Fcfa. Les attaques par déni de souveraineté se multiplient tout au long des années 90 et 2000 : dévaluation du Fcfa, évasions massives des capitaux, destruction de la Censad, sabotage de l’Eco…

Intégration (années 20)

Le Brexit vécu comme un échec de l’Union Européenne (UE) survient simultanément à l’annonce des pays membres de la CEDEAO de lancer leur propre monnaie brisant ainsi les liens avec l’Euro. La coïncidence de ces deux décisions représente une menace existentielle et une autre humiliation qui risque d’être fatale à la Zone Euro. Cette décision inacceptable déclenche la stratégie de survie pour réparer les erreurs commises dans les années 90, bloquer le projet de Global Britain en Afrique, y freiner la progression d’autres puissances en s’appuyant sur l’OTAN avec le risque de se retrouver comme au lendemain de la grande guerre à la merci des USA. L’objectif est de renforcer la dimension internationale de l’Euro : dans l’immédiat préserver le statu quo ; à court terme, doubler le nombre de pays dont elle est la monnaie de réserve (Afrique de l’Ouest et du Centre) ; et à moyen terme, tripler ce nombre en ramenant au bercail tous les pays ayant pris le large, de manière à arrimer le continent à l’Europe.

Guinée, proie idéale

D’où - au mépris des valeurs de l’UE - cette suggestion en filigrane dans tous les discours et actes posés depuis la décision de créer l’Eco : « le 3e mandat acquis pour celui qui revient au bercail ou ramène un des pays ayant pris le large (Guinée, Liban, Maghreb, Madagascar qu’attendez-vous ?) ; une rente à vie pour qui attire un poids lourd africain dans la Zone Fcfa : (Nigeria, Ghana, Kenya par pitié !) ». Un deal rêvé pour tout dirigeant en quête de pouvoir absolu ou effrayé par l’idée de le perdre. Au-delà de cette dimension personnelle non négligeable, c’est en Guinée qu’il est possible de jouer sur tous les tableaux : retourner au bercail, créer une situation d’échange de faveur avec un autre pays ami de la Zone fcfa, entrainer la Zmao dans son sillage. Pourquoi n’a-t-elle pas encore rejoint la Zone fcfa après l’obtention du 3e mandat ? Le putsch opère-t-il comme une sanction ? Quatre scénarios déroulent les réponses possibles.

Mots-Clés
3e Mandat - Eco - Euro - Dollar - SCaN- B3W- Triple Hélice - Galaxie Pyramidale de l’Innovation - Galaxie Versaillaise de l’Innovation - Signal - Bruit - Humiliation - Souveraineté Intégration - Silicon Valley - Scénarios

PROSPECTIVE

Guinée : signal de l’échec du deal 

Le scénario « échec du deal » restaure l’image de la vraie Guinée impulsant une nouvelle dynamique d’intégration régionale. La transition organisée telle une opération commando lève toutes les sanctions internationales. Le pays fait bloc autour de la préservation de l’image de précurseur, rebelle et intégrateur. Le rejet du deal découple Euro et Fcfa et date l’origine de la démarche de type « Galaxy Pyramidale de l’Innovation » reposant sur un « Diagramme Hélicoïdal Tripolaire » organisé autour de l’Afrique, du Monde et de l’Humanité. Le nouveau cycle de transformation systémique ouvre l’ère de l’état fédéral post-westphalien. Les conventions et accords qui favorisaient le surendettement, l’évasion massive des capitaux et l’érosion des recettes d’exportation deviennent caduques. L’aide bilatérale est interdite sur tout l’ensemble du continent. Les Nations Unies deviennent le passage obligatoire et dépersonnalisé de toutes les formes de coopération ou de partenariat. Les politiques publiques à quelque échelon que ce soit sont conduites en mode « Fast-Track Access » au sens premier du terme : réduire au strict minimum de la distance entre la recherche et l’action sur le terrain jusqu’au dernier kilomètre et servir ainsi de modèle aux autres régions du monde. La pauvreté et les conflits sont éradiqués, les jeunes talents valorisés au point de renverser le sens des routes migratoires. La résilience aux chocs climatiques devient effective grâce au Fonds Vert pour le Climat alimenté par les ressources propres. L’écart numérique, technologique et industriel avec les grandes puissances est comblé. Le Tournant Guinéen expose les influences extérieures sur l’Afrique à une approche de type Coup de Torchon (Clean Steal Approach).

Guinée : signal du succès du deal 

Le scénario « succès du deal » envoie un signal à tous les putschistes en herbe et suscite des vocations dans tout l’espace Sud Méditerranéen (Afrique Nord, Ouest, Centre).  L’adoption de l’Eco pendant la période transition, en contradiction avec l’échéance 2027 et le processus convenu sonne comme un coup de tonnerre en Afrique et attire à la Guinée les soutiens extérieurs. Mais l’arrimage de l’Eco Guinéen au Dollar et non à l’Euro révèle un emboitement de deal. C’est qu’entre temps les USA avaient lancé plusieurs initiatives de grande échelle dont le but est de renouer avec le « Siècle Américain » en s’appuyant sur les leçons de l’expérience des années de l’entre-deux guerres avec la création par le complexe militaro-industriel-académique du « Versailles Industriel » (Stuart Leslie, 1994 et 2001) dans la Silicon Valley sur le modèle de la « Tripe Helice ». Les 3 hélices se déploient cette fois autour de l’initiative SCaN de la NASA qui identifie les USA à la « Galaxie Versaillaise de l’Innovation » et élargit Build Back Better Word (B3W) au Reste du Monde. La 1ère hélice se déploie dans une Europe qui, pour survivre, accepte la fusion absorption au sein de l’Etat Fédéral pour inverser les tendances démographiques qui faisaient des minorités ethniques et raciales les seules sources de croissance de sa population. La 2nd hélice cible l’Asie pour contenir la Chine, pacifier l’Asie Ouest foyer perturbateur après le succès sans précédent de la « Nation DeBuilding », loin de l’image qu’en donne les médias et les think-tank téléguidés. Enfin la 3e hélice fait de la Guinée le laboratoire chargé de résoudre l’équation croissance (économique) = décroissance (démographique) ; les survivants y sont réduits au statut de peuples autochtones au sein d’espaces protégés et fournisseurs de services écosystémiques aux pays disposant de privilèges codifiés ; le principe « resources for freedom » se concrétise avec l’accès libre aux ressources hydrauliques et minières du pays. Le Tournant Guinéen en fait la nouvelle Station-Service de l’expansion impériale réduisant l’Afrique à un espace à protéger contre sa population.
 
Guinée : un bruit confus 

Les résultats du deal autorisent toutes les interprétations : succès pour les uns, échec pour d’autres. Les camps se fracturent en groupes d’intérêt multipliant les initiatives pour imposer leur version. Les pressions s’intensifient aussi sur les pays voisins et la CEDEAO pour durcir les sanctions sur la Guinée. Les condamnations et les missions sur le terrain se contredisent, installent la confusion en Afrique, tandis que d’autres puissances s’en mêlent et renforcent leur position. Le processus Eco est mis en sourdine sans qu’un pays ne rejoigne la Zone Fcfa. Des dealers lancent un appel à l’OTAN pour intervenir avant que la version de l’échec s’impose. Mais les USA tergiversent en l’absence de preuve concrète d’un retour sur investissement susceptible de favoriser un accord bipartisan sur le B3W ouvert au reste du monde. D’autres groupes suggèrent de lancer sur la côte Est de l’Atlantique un exercice en guise d’avertissement.  Au même moment des messages contradictoires inondent la Guinée et y attisent les conflits ethnolinguistiques pour provoquer d’autres putsch ou préserver le statu quo. Une série d’explosions au large de la Porte Océane de l’Afrique et du Golfe de Guinée réveille la CEDEAO de sa torpeur qui se contente de renvoyer dos à dos les protagonistes du deal.  L’instabilité chronique traduit une crise profonde de l’état westphalien et du modèle d’intégration autour de blocs régionaux réveillant tous les syndromes à force de concepts-caméléon : Eurabia, Afristan... La transition chaotique s’étire dans le temps. Le Tournant Guinéen est un nœud embrouillé qui laisse l’Afrique sans boussole.
 
Guinée : un bruit complexe 

Dans ce scénario, le bruit commence par réduire le 3e putsch guinéen à un simple avertissement contre la tentation du 3e mandat. Aucun lien n’est fait avec l’Eco jusqu’à ce qu’un autre putsch attire l’attention sur les « pétroecocraties » africaines et leurs dirigeants quasi-inamovibles ou aspirant à l’être. La surprise vient de la réaction du partenaire historique de ces blocs régionaux à travers une déclaration interprétée comme un changement de paradigme dans le soutien tacite à ces régimes. Le message est cependant vite brouillé par des divergences entre les parties soucieuses de préserver les Départements, Territoires, Régions, Collectivités, Pays de l’Outre-Mer et celles qui préfèrent se replier sous la pression d’une opinion publique favorable aux régimes populistes. L’idée de perdre ne serait-ce qu’un archipel ou un DOM-TOM-COM-ROM-POM y alimente aussi des tentatives de putsch organisés par les mêmes réseaux en charge de missions de renforcement des capacités militaires dans la plupart des anciennes colonies, Sahel notamment. Le protocole de Doha - en particulier sa partie non écrite que les médias instillent depuis le changement de régime aux USA - inspire aussi certains réseaux qui souhaitent le répliquer en Guinée et dans d’autres pays convoités : l’accès libre et illimité aux ressources en échange de la construction dans la capitale de la plus grande « T-Tower » (ou son équivalent puisque la tentative de putsch menée par son propriétaire n’y a pas encore réussi). Le Tournant Guinéen est un écheveau enchevêtré qui laissent perplexe même les sociétés savantes.
 
Ces scénarios révèlent l’importance prise par l’enjeu de souveraineté en ses dimensions multiples : militaires, monétaire, fiscal et cyber. Une mauvaise compréhension du caractère inextricable de ces dimensions conduit toujours dans l’impasse, surtout quand il est question d’en faire l’objet d’un deal régional. La Guinée, comme d’autres pays, s’enferme dans le piège de l’alternative approfondissement (Zmao) ou élargissement (Zone Fcfa/Eco).  Plus que jamais la distance prospective - y compris vis-à-vis de ces scénarios - s’impose pour amorcer la réflexion sur l’état post-westphalien défixateur, scalable et assortatif.
 
Sams Dine Sy, 14 Septembre 2021
https://samsdinesy.org/