NUCLEAIRE AUSTRALIEN

NUCLEAIRE AUSTRALIEN : 
UNE AFFAIRE D’ETATS VOYOUS ET FAILLIS
Sams Dine SY*   20/09/2021

Le scandale australien marque une inversion historique en matière de transformation capacitaire : la capacité nucléaire se développe à mesure que les états voyous et faillis prolifèrent. La révélation de ce nouveau deal autour du sous-marin est la preuve du basculement des USA dans le clan des états voyous (Rogue States). L’Australie rejoint aussi ce camp, quoiqu’en pense ses dirigeants. Pour le Royaume Uni, c’est la double peine, à la fois état failli et voyou. La réaction de la France, en particulier le déni de responsabilité, hisse à son tour ce pays dans le club des états faillis entrainant l’Union Européenne dans son sillage : à ce jour aucune lettre de démission sur toute la chaine de commandement au sein du complexe militaro-industriel-diplomatique-académique, quitte à ce qu’elle ne soit pas acceptée par la hiérarchie.  Ces pays - pourtant tous promoteurs et signataires du Traité de Non-Prolifération des Armes Nucléaires, TNP et du Nation (Capacity) Building depuis les années 90 - rapprochent le monde d’une guerre nucléaire et de la tragédie japonaise de 1945. Comment en est-on arrivé à cette inversion des tendances et rôles ?
 
Le complexe militaro-industriel, toujours à la manœuvre dans chacun des pays concernés, constitue à présent une réelle menace sur un monde en paix sans pour autant être qualifié de responsable d’un effondrement de cette ampleur. Il parvient tout au plus à réduire le nombre d’acteurs majeurs face à l’enjeu capacitaire dans ces trois principales dimensions : militaire, monétaire, fiscal. Pour neutraliser d’autres acteurs, la stigmatisation peut être efficace : rival systémique, menaces hybrides, problèmes civilisationnels… Mais leur élimination de l’enceinte international découle du passage à un enjeu augmenté des dimensions cyber, planétaire et interstellaire. Ces deux dernières missions relèvent de la compétence du complexe diplomatico-académique chargé de construire ou tester l’armature conceptuelle en puisant dans les paradigmes de l’analyse de politique, les courants, théories et boîtes à outils. C’est ainsi que chaque tournant s’est traduit jusqu’ici par une mutation profonde de l’agenda international : « néo-positiviste » pour mettre fin à la « guerre contre la pauvreté » (années 60) ; argumentatif pour faire exploser l’empire soviétique (années 80) comme en témoigne le discours du Président Reagan à Cancun (1981) devant un parterre de dirigeants hypnotisés ; et maintenant interprétatif (mélangé de discursif et de cognitif) pour disloquer la Chine et mettre un terme à ses initiatives (Belt & Road, 5G, Shen-Zen Africains). Cependant la pertinence et la cohérence de ce dernier tournant ainsi que son degré de formalisation laissent encore à désirer tant que l’ossature conceptuel reste largement imprégnée de théories et modèles qui ont montré leurs limites au cours de ces vingt dernières années si l’on en juge par l’ampleur des désastres et dérapages : 11/09, Asie de l’Ouest, Libye, Syrie, Sahel…
 
Bien que le débat en cours au sein des principales sociétés savantes (Ipa, Apsa, Appam…) soit encore timide, une illustration des limites de ce qui est qualifié de « tournant interprétatif » par l’IPA est possible  en appliquant à l’affaire du nucléaire australien trois grilles de lecture : la théorie des chocs dans sa version classique et les approches de type « Clean Steal Approach  (CSA)» et « MIT Shocks Approach  (MSA)». Selon la première, cette affaire serait tout au plus un choc spécifique, temporaire et aux effets asymétriques : ça reste une affaire interne à l’Otan à réparer par un dépliement continu de l’Atlantique Nord à l’Indopacifique avec un passage obligatoire par le Sud-Méditerranéen. La seconde (CSA) se traduit par la sortie de l’Europe de l’enceinte internationale en attendant qu’elle fasse preuve d’une réelle autonomie stratégique en se déployant par exemple toute seule en Afrique, laissant aux USA le soin de dissoudre l’Otan et de la remplacer par l’équivalent indopacifique. Pour la 3e (MSA), l’affaire australienne participe de la restructuration de l’agenda américain autour de deux priorités concurrentes voire incompatibles ; la première consiste à établir d’abord la distance prospective définitive avec le Reste Du Monde (ROW) pour relativiser les problèmes qui y surgissent ; la seconde préfère d’abord pacifier la planète sur terre, y compris par la capacité nucléaire et cyber, avant de le faire depuis l’espace. Du choix final entre ces deux priorités dépend l’avenir des deux initiatives de grande échelle Building Back Better World (B3W) et Space Communication and Navigation (SCaN, Nasa). Le choix entre ces deux priorités structure le paysage politique autour d’une vision démo-ressourciste ancrée dans le positivisme qui s’en tient à la logique prédateur/proie et une vision néo-positiviste qui s’inscrit dans le tournant interprétatif. Le débat en cours sur la tentation de recourir à l’arme nucléaire contre la Chine et l’attitude préventive des forces armées illustrent cette opposition. Le premier camp condamne, le second approuve. Les réactions sur le retrait brutal de l’Afghanistan aussi : condamnation (surtout européenne) tant sur la forme que sur le fonds d’un côté et approbation de l’autre. Si le premier camp l’emporte - ce qui n’est pas à exclure - alors les prédictions effrayantes de Samir Amin lors de la séance de dédicace des « Mélanges à son honneur » (Avril 2003) vont se réaliser : des dizaines, voire des centaines de millions de morts surtout dans les états faillis. Sauf qu’à présent, cette étiquette n’est plus seulement affichée sur la carte de l’Afrique comme le voulaient les tenants de la thèse des territoires autonomes, reprise dans  Ramses 2001 pour criminaliser les « failed states » surtout dans les ex-colonies en vue de créer « des établissements politiques permanents et autonomes à l’égard des puissances locales, et donc dans la dépendance de centres de pouvoirs extérieurs aux territoires concernés ». La possibilité pour le second camp de l’emporter dépend quant à elle de la mobilisation d’autres sociétés savantes et civiles partout dans le monde pour discréditer la vision démo-ressourciste qui plane sur le sort de l’humanité.

Sams Dine Sy   20/09/2021
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