Mercenaires  en Afrique : 
n’est pas Wagner qui veut !

Mercenaires  en Afrique : n’est pas Wagner qui veut !
07/10/2021

Nietzsche, voulant disqualifier la vénération dont le « vieil enchanteur » fait l’objet, écrit : « Wagner est une névrose ». Pour lui, ce compositeur allemand d’art lyrique de la fin du XIXe siècle, doit être « considéré comme un danger » et sa musique « sans avenir ». Même si avec le recul, Nietzsche apparaît bien seul dans cette tentative de disqualification, l’histoire du XXe et celle du XXIe siècle lui donne pour l’instant raison. D’abord aucun génie créateur n’a encore réussi à construire une tétralogie à la hauteur du Ring, que ce soit dans le domaine musical, artistique, littéraire ou scientifique. Ensuite les tentatives de transposition dans la réalité n’en finissent pas de se multiplier, à commencer d’abord chez lui avec le nazisme conçu comme le dernier épisode de la tétralogie après l’esclavage, la traite négrière et la colonisation. Le paradoxe étant que c’est dans l’un des empires coloniaux qui devait être nettoyé de tout ce qui n’est pas par essence germanique ou aryen que les candidatures se multiplient pour s’approprier cette funeste tétralogie avec la certitude d’en sortir grandi.
 
Le premier acte a pour théâtre la ville libérée quand les autorités s’empressent d’en extraire tout ce qui était d’origine africaine, pour transformer la défaite en une victoire obtenue sans aucun apport extérieur. L’évènement est organisé comme une véritable déclaration de guerre de cent ans (1945-2045 ?) contre l’Afrique dont le premier acte - le plus long - s’achève dans le Sahel.
 
La scène 1 (1945 – 1991) se déroule dans le contexte historique du « Siècle Américain » (P. Mélandri ; 2016. Perrin). Cette période est cependant moins celle de l’instauration d’une République Impériale que celle de « l’Amérique Mercenaire » du système international  (A. Joxe ; 1992. Stock). Ce qualificatif en dit long sur l’omniprésence de l’inspiration wagnérienne : la course à l’anneau de Nibelung est aussi une affaire de mercenaires déguisés en dieux, déesses, géants, héros, héroïnes, dragons, tous habités de prétentions démiurgiques.
 
L’essentiel de cette première scène tourne autour de l’obligation de préserver le statu quo au sein des colonies confisquées, dès les années cinquante en échange de l’aide Marshall fournie par l’Amérique. Un nombre impressionnant de mercenaires sillonnent le continent, étouffent toute velléité d’indépendance et éliminent toute figure qui prétend  améliorer le sort des  populations. Le tout sous l’œil bienveillant des Nations Unies où - décade après décade - se succèdent des « Décennies du Développement ». Tel un mécanisme de  dépendance du chemin, les programmes d’austérité et les projets destinés à donner à l’ajustement une « dimension sociale » font le reste au point de déclencher au sein des Agences Spécialisées le cri de « Y-en-a-Marre du Multi-Bi ! ». L’aide multi-bilatérale est en fait une gigantesque arnaque mise en place par les  donneurs bilatéraux pour financer des projets sous couvert des agences multilatérales spécialisées dépourvues de budget d’intervention, à la condition que les apports financiers repartent vers le pays d’origine. Toutes les administrations et institutions africaines sont encombrées de projets de ce type sous contrôle d’experts expatriés. La contre-offensive s’organise avec l’aide de mercenaire de type « clavaluateur » (anticipant le clavardage). Un projet régional phare logé au sein de la Caisse d’Emission dont le siège venait d’être transféré en Afrique  constitue la cible principale qui, une fois touchée, met fin au scandale. L’ONU prend conscience de la nécessité de revoir son logiciel et commence à mettre en œuvre les préconisations du Rapport Jansson (1989).  Comme quoi, il n’y a pas que les mercenaires inspirés par Wagner qui font la loi.
 
La scène 2  (1991- ) s’inspire des deux campagnes - aérienne et terrestre - déclenchées contre l’Irak en 1991 et baptisées « Desert Storm, Desert Sabre ». L’opération fait des émules qui rêvent de l’étendre à l’Afrique pour sans doute continuer d’être considéré comme la « vieille alliée des premiers jours ». Le tournant du 9/11 fournit l’opportunité de cette extension et la réaction aux « printemps arabes » le prétexte à « l’Europe Mercenaire » d’imiter « l’Amérique Mercenaire » agissant derrière l’Otan. Une opération du type  « Sahel Storm, Sahel Sabre » (Katuba en touareg) se monte avec l’accord des institutions internationales et des pays du Sahel. La scène 2 se poursuit par une succession de campagnes aériennes dans le Sahel septentrional (Libya Storm) et terrestres dans le Sahel méridional  (Sahel Katuba) ciblant d’autres mercenaires à la solde du plus offrant. Le but est de provoquer l’enlisement comme dans l’Ouest Asiatique pour justifier l’envoi d’autres mercenaires enfermant les pays dans le cercle vicieux des menaces hybrides par la construction/destruction des capacités et protection/aggravation des vulnérabilités. Une succession d’événement et de signaux faibles alertent sur le dénouement de la scène 2 : putschs au Mali , au Tchad, et Guinée, 3e mandat, nucléaire australien, élections en Allemagne. La confusion attire des mercenaires transsibériens qui revendiquent fièrement la filiation wagnérienne et l’ambition d’écrire le dernier épisode de la Tétralogie. La proximité avérée avec le régime de l’Apartheid et les suprémacistes qui aspirent à purifier ethniquement l’Amérique inscrit leur activisme dans la dynamique adaptative multi-prédateurs/proies.
 
Comme la scène 2 se déroule en temps réel, l’interprétation de ces signaux faibles requiert une nouvelle grille d’analyse. Or l’Amérique perd sa grammaire à force de crier « is Back » pour montrer qu’elle n’est plus « First » dans le reste du monde. L’Europe suit le mouvement et se désalphabétise, tandis que l’Asie et la Russie mélangent les lettres dans l’espoir de faire surgir un autre alphabet. L’Afrique - comme le montre son Agenda 2063 - jette les lettres dans un mortier et scande « Pilons Pan Pan ! » dans l’espoir de réduire la pauvreté à chaque chant du coq. Il ne reste plus qu’à espérer une nouvelle génération de mercenaires de type « clavaluateur » pour prendre le relais et entamer « Hojotoho ! » pour repousser les assauts de tous ceux qui se prennent pour Wagner.

Sams Dine Sy, 07 Octobre 2021
https://samsdinesy.org/